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Letter Two / Lettre no 2 – Autopsie en voix

Par • 6 septembre 2009 à 9:54

Théâtre Letter Two à l'Espace LibreLe théâtre : art bourgeois, sclérosé, réservé à l’élite, ennuyeux, trop pointu? Voilà du moins quelques clichés tenaces qui lui sont accolés. Dans sa pièce-pamphlet-charge théâtrale Letter Two, le comédien et créateur italo-canadien Tony Nardi nous rappelle, avec fracas et une passion peu commune, à quel point le théâtre est plutôt l’art vivant par excellence, même s’il considère que les metteurs en scène canadiens-anglais (qui n’en sont pas pour la plupart, selon lui) sabotent plus souvent qu’autrement la matière première de cette vie en action : les comédiens. Toujours selon Nardi – son opinion semble largement partagée, même si la majorité demeure silencieuse –, le milieu théâtral canadien est malade de l’intérieur.

Si on se fiait uniquement au résumé du spectacle (Nardi apostrophe dans une lettre-fleuve deux critiques torontois qui méconnaîtraient le principe de la commedia dell’arte, suite à leurs textes sur une production de La servante amoureuse de Goldoni), on pourrait croire qu’il est anecdotique, alors qu’il n’en est rien. On y est plutôt témoin de l’investissement d’un homme dans son art, de sa répugnance envers la complaisance, de sa vision riche et nuancée d’un milieu où l’ego tend à déformer l’œuvre en soi. Qu’un acteur se livrant lui-même en pâture aux spectateurs, dans son propre rôle, dans une salle pleinement éclairée de sorte que personne n’ait la tentation d’y dormir. Entre lui et la salle, qu’une tourelle surplombée d’un ordinateur portable, d’où il peut faire défiler son texte-locomotive. Et tout son corps entre en action de bout en bout, avec cette parole enflammée livrée en toute urgence, presque dans un seul et même souffle. Un grand comédien au service de ses convictions.

On pourrait aussi croire que ce genre de propos n’intéressera que les initiés. C’est en cela que Nardi réussit un tour de force (à demi inconscient) : au-delà de ses multiples références littéraires et culturelles, sa lettre parle de notre société canadienne dans son entièreté, de sa lâcheté à ne pas s’affirmer, à préférer le silence au débat d’idées. De par son jeu parfois étourdissant de conseillers fantômes – tous les intervenants qu’il a croisés dans sa croisade théâtrale reviennent le hanter de leurs avis experts, comme s’il était le Scrooge de la scène torontoise, et pourtant Nardi inverse visiblement les rôles en crevant l’abcès –, le polémiste invente un dérivé de monologue intérieur plus que dynamique, qui renvoie à la peur du rejet, de l’exclusion, de la différence, de l’unicité même. L’artiste comme le citoyen s’y sentiront interpellés, pour peu qu’ils comprennent bien l’anglais, car les surtitres français ne peuvent pas réellement rendre justice ni au flot, ni à l’humour dévastateur, ni à la finesse métaphorique de l’écriture de Nardi. À noter que le véritable épilogue de la représentation culmine par une discussion avec le public, qui ne demande bien sûr qu’à ajouter son grain de sel après qu’on lui eut intimé de ne plus se taire.

L’autopsie bien en voix d’un milieu mal en point.

Letter Two / Lettre no 2. De et avec Tony Nardi. Présenté les 31 août, 2, 4 et 5 septembre 2009 à l’Espace Libre; 1945, rue Fullum, Montréal. Billetterie : 514-521-4191.

Photo : Stéphane Dionne

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Une Réponse »

  1. […] d'y réfléchir, comme l'ont fait les francophones Alexandre Cadieux (Le Devoir), Nicolas Gendron (Dimanche Matin.com), Yves Rousseau (Le Quatrième) et moi-même. Nous voilà donc épargnés. […]

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