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La lettre

Par • 5 juin 2011 à 5:30

Un texte de Efpé publié le 2 juin 2011 sur Caracteres.ca.

Timbrée en style, tigre doré sur fond orangé, d’année chinoise en date, espoir et joie humaine, la lettre fut livrée. La délicatesse de la calligraphie manuscrite et légèrement bleutée, azur délavé sur fond blanc immaculé, laissait présager de la douceur et du réconfort des propos délicatement inclus dans la menue, quoique légèrement bombée enveloppe cachetée.

La bande de papier scotch « invisible » qui scellait le rabat au verso, témoignait de l’hésitation, finalement muée en changement d’idée, causé par l’insoutenable besoin de vérifier encore une fois que tout était bien dit, que chaque mot était le bon, sinon le meilleur, pour bien définir des propos probablement pesés et ressassés maintes et maintes fois.

Le sceau transparent fut arraché et l’enveloppe laissa quelque peu de sa fibre sur ce dernier. Les traces de colle séchée apparaissaient, brillantes ou rugueuses par endroit, jaunâtres, usées.

Pouce et index furent introduits en douceur pour aller cueillir ce qui semblait être plusieurs feuilles pliées. On pût sentir à ce moment, la présence de l’autre. Elle avait touché ce papier. Personne d’autre n’avait eu accès aux mots qu’elle avait déposé sur ce papier.

Doucement. Prendre le temps de profiter de ce moment sacré! Et en retirant délicatement l’amalgame de pulpe et de fibres sur lequel elle avait apposé ses états d’âme, on pût sentir la bordure des feuilles gratter légèrement l’intérieur de l’emballage. Douce friction, extraction précautionneuse de la si précieuse missive.

On prit le temps de bien accueillir en soi les émotions du moment présent, les sensations que cette non-technologie apportait avec son lot de sous-entendus qui n’avaient de sens, bien entendu, que pour ces deux seules personnes au monde. Ou peut-être bien ces deux personnes, seules au monde… Savourer l’exclusivité, la complicité, l’intimité de ce doux moment.

En dépliant doucement, le premier mot, un nom, était apparu. Fragile, petit, timide… Dépliant encore, plus de mots, plus de lignes… Il fallut porter le tout à son nez. Sentir, humer! Essayer de retrouver l’odeur de la douce peau, un parfum léger venant d’autres temps, sur ce papier présent… Rien, déception… Et enfin, après avoir complètement ouvert l’origamique pliage, la lecture.

Trois-cent-quatre-vingt-un mots! Si délicate écriture, mais si profonde et lourde de sens en même temps. Le choix des mots avait bien été pour quelque chose dans l’existence du papier scotch sur le rabat de l’enveloppe. Pas de rature, pas d’erreur. Pas une lettre plus grande que sa voisine. Le tout bien exécuté, bien espacé, bien calculé.

On avait replié, remballé, remis le tout dans l’enveloppe. Elle pesait plus maintenant que lors de son arrivée. On dût réprimer la terrible envie de tout jeter, déchirer, brûler… L’envie de pleurer aussi. La réflexion s’imposait, mais non. Trop difficile. Elle avait raison, mais on ne voulait pas de cette raison raisonnable ! On détestait le côté rationnel avec lequel les mots avaient étés posés comme les briques d’un mur si droit, si haut, si dur. Une palissade bloquant accès à tout laisser-aller. Le mur sur lequel étaient allé s’écraser les beaux espoirs naïfs et les doux souvenirs d’une vie depuis longtemps passée, d’un passé terminé, si imparfait…

On a tous la fâcheuse habitude d’idéaliser le passé. Mais la vie continue, ailleurs, autrement, avec d’autres…

Dans le fond d’un tiroir, attendant la prochaine vague de nostalgie, la lettre dormait.

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