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Il était des fois… au royaume des mal-aimés !

Par • 1 août 2007 à 23:05

Solitaire, au milieu d’un désert, se laisser imprégner par une pluie de doutes, dans l’espoir que la magie qui nous anime tout entier se communique jusqu’au plus profond du regard de cette âme voyageuse qui fut assez folle pour nous suivre jusque là. Artiste ou amoureux : même combat ? C’est du moins le parallèle saugrenu que j’ose établir devant Il était des fois…, la troisième production estivale de la jeune compagnie Côté Jardin Théâtre, qui fait des pieds et des mains pour enrichir l’offre culturelle en région, elle qui s’est établie à Weedon, en Estrie, pour la belle saison. Présenter une création originale décortiquant les aléas classiques de l’amour pimente le défi, déjà de taille pour des artistes émergents, de se démarquer dans le domaine (surpeuplé) du divertissement. D’où ce dévouement aveugle au nom de la passion… celle des planches ou celle du cœur.

 

Pour tenter de résumer la chose, je pourrais évoquer le fameux « Il était une fois… » des contes de fées et consorts, mais la narratrice de Il était des fois… détesterait ça. Je me contenterai plutôt de faire les présentations d’usage de deux célibataires qui règnent sans conteste au royaume des mal-aimés. Alex est un libraire binoclard que les femmes intimident plus en chair que sur papier, tandis qu’Isabelle la romantique gagne sa vie (et son ciel, nom d’un partiel !) en tant qu’orthodontiste. Les deux ont plusieurs cours de rattrapage à suivre en matière de séduction, et leur entourage, il va sans dire aussi charmant qu’envahissant, s’empresse de mêler les cartes. Bon, je sais, dit comme ça, on pourrait presque croire à une version scénique d’une bluette de Meg Ryan ! Mais c’est sans compter la présence d’une empêcheuse de tourner en rond qui, de connivence avec le public, et avec un humour caustique à faire maigrir Bridget Jones, raconte cette histoire familière en donnant de grands coups de ciseaux dans le ballet amoureux, avec la promesse dérisoire d’un « french sur le bord de la plage » à la tombée du rideau.

 

L’auteur Philip Rodrigue a sciemment voulu se moquer des clichés de la comédie romantique, tout en extrayant le meilleur de leurs sucs, que ce soit dans les caractères (le coiffeur gay, confident de surcroît, la sœur ésotérique, la mère extravagante, le serveur français chiant et gueulard…) ou dans les situations (un premier rendez-vous catastrophique, les retrouvailles arrangées, les conseils du vieux sage, etc.). Plusieurs clins d’œil à la culture populaire, telle cette intro à la Amélie Poulain, viennent colorer le propos, mais la finesse de son sens de l’observation se niche principalement dans le tempérament bouillant de sa narratrice, qui enfile à plusieurs degrés d’humour les répliques assassines et les jeux de langage ironiques. La justesse de la proposition repose d’ailleurs beaucoup sur le chien (et les épaules) d’Amélie Langlais qui, s’attaquant à ce personnage de nature antipathique, parvient à gagner la salle à coup d’interventions désobligeantes et d’exaspérations bien placées. Il fallait le faire ! Personnellement, je regrette toutefois que, même dans un contexte de légèreté assumée, l’auteur n’ait pas poussé l’audace formelle jusqu’à la toute fin en bousillant gaiement la recette éculée du « Ils vécurent heureux… ».

 

Entendons-nous: cette comédie n’a rien d’un spectacle à grand déploiement, et les plus difficiles pourraient trouver à redire sur des éclairages parfois insuffisants ou sur une scénographie très sommaire, pourtant efficace. C’est là que se déploie l’ingéniosité de la troupe qui, grâce à un dynamisme sans égal, réussit sans peine à occuper la scène tout entière. La metteure en scène, une redoutable bouffonne, use d’ailleurs des ruptures de ton déjà présentes dans le texte pour balayer une ambiance du revers de la main, alternant les tableaux dans une fluidité amusée, donnant par exemple à ses comédiens, l’espace d’un tour de piste, l’allure d’une poupée Barbie. Dans sa direction d’acteurs, Marie-Lise Chouinard semble avoir opté pour un savant mélange de ridicule, de séduction et de vérité, histoire de montrer patte blanche à un public qu’elle voulait sans contredit l’esprit plus léger au sortir du théâtre. Outre le mordant de Langlais, citée plus haut, les qualités de jeu sont multiples: la dégaine comique inénarrable et la maladresse attendrissante de Jacinthe Gilbert, sous les traits d’Isabelle; l’expressivité et le charisme indéniables de Julien Lemire en Alex; le naturel cocasse d’Odré Kinkead en soeurette tripative, comme dirait l’autre barbu; et le talent certain de David Blais pour les rôles de composition, lui qui enchaîne tel un vieux pro trois personnages aussi distincts que savoureux.

 

Sans s’éloigner tout à fait des sentiers (des cœurs) battus, Côté Jardin Théâtre vous convie à une soirée réussie, bien fignolée par des artisans dont l’enthousiasme ardent vaut à lui seul bien des voyagements

 

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Il était des fois…

Une production de Côté Jardin Théâtre présentée au Centre culturel de Weedon jusqu’au 18 août 2007. Texte: Philip Rodrigue. Mise en scène: Marie-Lise Chouinard. Distribution : David Blais, Jacinthe Gilbert, Odré Kinkead, Amélie Langlais, Julien Lemire. Scénographie : Odré Kinkead. Costumes : Catherine Duval. Régie technique : Stéphane Morin. Musique originale : Les Grands Singes Blancs.

 

Pour toute autre information, consulter le www.ccweedon.com/culture/

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