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ÉditorialPuisqu'il y a des choses qui doivent être dites, aussi bien les dire avec une verve franche et directe. Des sujets chauds, traités vivement sans trop de fioritures.

La bande à Y

Par • 8 mai 2008 à 16:48

J’ai déjà touché le sujet des relations intergénérationnelles, voilà quelques semaines, en commentant ce sondage de creux de nouvelles que TVA nous avaient concoctés. Depuis, j’ai entendu plusieurs personnes (y compris ma maman que j’adore) dire que ce sondage avait presqu’été une provocation ; après tout, les affrontements entre générations, ça date du temps des hippies, ça a duré de 1966 à 1972, et ça c’est terminé par une nulle. Ce sondage, d’après eux, tentait scandaleusement de raviver un conflit social mort et enterré, voire maintenant inexistant, et tout juste bon à remplir une demi-page dans les livres d’histoire du 21 ème siècle.

 

Et ces gens ont raison. Moi, personnellement, je n’ai aucune envie d’aller vivre dans une commune, avec un sac de jute sur le dos, à faire pousser des radis et à tenter de rayer le mot « douche » de mon vocabulaire, tout ça juste pour énerver ma mère. Sauf qu’on le veuille ou non, il y a bel et bien un fossé énorme entre nos parents et nous, point à la ligne. Comment peut-on dire que les deux dernières générations sont du même moule, alors que l’éducation de chacune est diamétralement opposée, et que leur façon de vivre est également aux antipodes ?

 

La génération de nos parents, des premiers baby boomers (1946) jusqu’à leurs derniers petits frères, dernières petites sœurs (1965) ont connu une enfance sous un code moral strict ; ils se sont émancipés d’un mode de pensée dépassé, fait sur mesure pour la génération précédente mais qui nécessitait une sérieuse mise à jour. Ils se sont ouverts sur le monde en voyageant, en immigrant, en recevant chez eux des gens d’autres pays. Ils ont bâti une nouvelle société laïque, plus libertaire, plus sécuritaire. Et elle était foutrement plus nombreuse que la génération de leurs parents.

 

Notre génération, elle, a profité d’une éducation beaucoup plus poussée, c’est vrai, mais sous un joug social plus « léger »; elle est sensée profiter des acquis hérités de ses parents, mais aussi des dépenses de ceux-ci ; ils se sont ouverts sur le monde d’une autre façon, toujours en voyageant, mais aussi par des moyens nouveaux : médias décuplés, Internet, etc. Souvent, leur pays ou leur province n’a pas beaucoup évolué au niveau des structures sociales, gouvernementales et économiques (dites-moi ce qui a changé au Québec depuis 1975), et ils sont foutrement moins nombreux que la génération qui les as précédés, ce qui les oblige à attendre pour eux aussi réformer la société à leur image.

 

Il n’y a pas de conflits à proprement parler, c’est vrai. Mais on est profondément différents quand même de nos parents, et de renier ou même ridiculiser cette différence (que l’on appelle parfois « paresse », « procrastination », « lâcheté », « ingratitude » et plein d’autres qualificatifs comme ceux-là) me fait parfois monter la moutarde au nez. Peut-être est-ce que ce supposé désintérêt des jeunes pour la politique, le haut taux de décrochage, et autres « problèmes » qui n’en sont pas vraiment, comme le refus du sacrifice pour la carrière et la baisse de compétitivité, découlent en partie de cette question. Parce que ce sont après tout des enjeux de la génération précédente, un groupe de gens habitués à avoir une fidélité sans borne pour la même entreprise pendant des années, qui se retrouve complètement désemparée quand celle-ci ferme ou les met à pied. Un groupe de gens qui a connu les ravages du stress, et qui croyait bien faire en effectuant ce sacrifice de leur propre santé pour leurs enfants.

 

Bien que cette attitude fort louable de nos parents mérite toute notre gratitude, il faut aussi comprendre qu’à les avoir vu se faire du mal à petit feu de cette manière, il se peut que nous ayons le goût de vivre autre chose. Nous avons constaté ce que ça a comme effet, travailler soixante heures, avoir quatre enfants et essayer de finir son Secondaire 5 en même temps. Et en tant que témoin, on a plus ou moins apprécié. Le jeune qui ne veut pas embarquer dans le même pattern n’est pas ni paresseux ni lâche ; il est observateur. Et peu importe l’envie déchirante qui vous anime de vouloir partager à tout prix avec nous votre expérience durement gagnée pour nous faire comprendre telle conséquence d’un tel geste, nous voulons tout comme vous nous péter nous-mêmes la gueule, par nos propres moyens, avant d’apprendre. C’est humain, et c’est comme ça. Surtout, aussi bizarre que cela puisse sembler, c’est un droit fondamental.

 

Après deux ans à Chibougamau, je vais quitter mon emploi en août prochain. Un emploi plutôt « accrocheur », pourtant : grosso modo quarante mille balles par année, avantages sociaux, horaire flexible, dans une station de radio, tout ça dès la première année après mes études. Avouez qu’on est loin du travail d’usine. Pourquoi vais-je quitter ce travail ? Un voyage, tout simplement. Je passerai la fin de l’année en Europe. Que vais-je faire en revenant ? Aucune idée, ça fait partie du défi. Mon plan de match, si l’on peut appeler cela comme ça, n’est pas pire ou mieux qu’un autre. Et, sans dire que c’est carrément une mode, vous trouverez peut-être quand même que c’est plutôt fréquent ces temps-ci, ce genre de « dérape ». Je n’ai pas conscience de faire cela en réaction à quelque chose, comme la plupart des jeunes qui le font, mais j’imagine que ça fait partie des caractéristiques de ma génération.

 

(Pssst ! La saison 2 de Jour de Paye vient de se terminer. Je serai absent pendant quelques semaines. Au plaisir de vous retrouver en juin !)

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3 Réponses »

  1. Ne me quitte pas, ne me quitte pas, ne nous quitte pas! Tu vas nous manquer! Et tu nous laisses sur un autre excellent texte! Reviens vite ! 😛

  2. dis-moi s’il y a quelque chose que je n’ai pas compris dans ton discours, mais en quoi est-ce que ton départ en Europe est différent de ces jeunes hippies qui partaient tripper en commune? Plus ça change, plus c’est pareil…

  3. En quoi c’est différent ? Ben c’est aussi différent qu’un voyage comparé à une commune, tout simplement. Je vais visiter des endroits que je n’ai jamais vu ou que je veux revoir, m’adonner à la photographie amateur, parcourir les rues des petits villages, découvrir le monde. Aucun rapport avec le fait de vivre sur une commune, en reniant la civilisation et en s’isolant. En fait, c’est plutôt le contraire, non ?

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