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La fin d’un monde, « entre Advitam et Ternam »

Par • 25 novembre 2007 à 21:59

Il faut avouer – et pas la peine de tout mettre sur le dos du système de santé – qu’on est parfois malade en société. Y’a qu’à lire les journaux ou écouter les bulletins télévisés pour s’en convaincre. Après le succès mérité et méritoire de sa première pièce Les Apatrides, qui marquait également les débuts du Théâtre I.N.K. en 2003, la comédienne et auteure Marilyn Perreault s’est laissée inspirer par deux grands maux humains qui ne datent pas d’hier : la violence et l’incommunicabilité qui en découle (ou dont elle résulte).

 

L’action se situe dans le Nord d’un Québec qu’on devine plus qu’on ne le nomme, dans un village de 500 « armes », coincé qu’il est « entre Advitam et Ternam ». Arrivés là tels de funèbres hasards, cinq clandestins qui ont encore l’âge en fleur (Iourded, Lonely, Nox, Ali et Mute) sont confrontés au pragmatisme frileux de Mielke, une enseignante qui semble dépourvue face à ces charges de vie qui lui tombent dessus. Pendant que le froid mord les joues et fouette les ardeurs, on joue à roche-papier-couteau pour tuer le temps et extérioriser de lourds sentiments. Et les regards se braquent. Et les mots se dérobent. Et une ombre les traque.

 

Il ne servirait à rien d’en dire beaucoup plus sur Roche, papier, couteau, puisque l’intrigue m’y est apparue secondaire. L’ambiance qu’on y installe, ténébreuse, sur le fil du rasoir, d’une ambiguïté fascinante, en dit beaucoup plus sur la paranoïa moderne que n’importe quel rebondissement, aussi bien tourné puisse-t-il être. Remercions-en également les décors de Vano Hotton, les éclairages de Martin Gagné et l’environnement sonore de Martin Marier. En parallèle, l’admirable travail d’écriture de Marilyn Perreault sert surtout son propos sur ces êtres qui n’arrivent pas à panser leurs blessures communes par la parole, et ce, malgré leur volonté apparente de fuir le marasme qui coule en dormance dans leurs veines. À l’exemple des Apatrides, mais dans une teinte nécessairement moins naïve et ludique, la langue française y est sculptée avec instinct et déconstruite sans maniérisme. Elle est à la fois révélatrice de la nature bigarrée de personnages démunis et baume passager d’un désarroi qui se communique en partie au spectateur. Ève Gadouas, qui a hérité, sous les traits de la figure d’autorité, de la plus large part du texte, s’est d’ailleurs appropriée cette langue avec une grande aisance. On retiendra aussi le jeu physique convaincu et convaincant de Catherine-Amélie Côté et David-Alexandre Després, de même que la présence attachante d’Annie Ranger et celle paradoxalement plus éloquente d’Éloi ArchamBaudoin, silencieux comme un certain pape devant l’holocauste. Autrement, on peut dire de la mise en scène de Marc Dumesnil qu’elle fait montre d’un respect apparent pour la partition de Perreault, puisqu’elle s’efface, dépouillée et fluide, derrière les âmes et le propos.

 

Si quelques scènes se font parfois trop denses là où la noirceur du drame aurait gagné à être écourtée (et non atténuée), l’œuvre en entier est un plaidoyer en faveur de l’autre, quel qu’il soit. Et combien il pourrait être profitable de s’écouter davantage. Vraiment, sans bouchons ni ornières. Sans Bouchard ni Taylor.

 

**** 

 

Roche, papier, couteau, un texte de Marilyn Perreault mis en scène par Marc Dumesnil, était présenté à la salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’Aujourd’hui, du 6 au 24 novembre 2007.

 

Photos : Mathieu Rivard

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