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La chute du mur – Critique de Temps

Par • 29 avril 2011 à 8:04

Temps : Wajdi MouawadDes rats couinent d’impatience. La mairie s’inquiète et tâte de la flèche pour marquer le rythme en crescendo. La compagnie minière songe à s’allier l’armée. Le poète-fondateur de la ville, désormais quelque peu sénile, erre sans conviction. Et sa fille, sourde-muette à l’éloquence sidérante, trame des retrouvailles glacées, qui se tiendront en plusieurs langues officielles, du russe au langage des signes en passant par une poésie sacrificielle. Ainsi en va-t-il de ce Temps qui fait vibrer ces jours-ci de son rock et de sa fureur les murs du Théâtre d’Aujourd’hui.

Après sa mise au monde à Berlin puis ses séjours à Québec et à Ottawa, la dernière création de Wajdi Mouawad débarque à peine dans la métropole qu’elle nous transporte déjà dans la municipalité québécoise de Fermont, dans une Côte-Nord théâtralisée, à des lieux des activités minières de l’endroit. Et pourtant, camper l’action dans ce coin de pays est loin d’être anodin, confinant les personnages à l’ombre du Mur, cette micro-société d’un kilomètre existant bel et bien à Fermont, et leur imposant en quelque sorte une vie de froid et de rigueur. Il ne faut pas non plus se leurrer, les êtres humains qu’on y rencontre ne semblent pas réellement appartenir à cette région. Il y a bien quelques pointes d’accent québécois ou des allusions culturelles ou politiques, entre autres à la Crise d’octobre, mais la langue qu’ils parlent est définitivement sculptée pour la scène, modelée pour créer un ailleurs, aussi proche soit-il, hors du temps. Fermont est donc la matière première, inspirante il va sans dire, autant pour les concepteurs qui en épousent finement les contours – le vent et le vaste – que pour l’auteur et ses comédiens, qui ont travaillé en vase clos pendant environ deux mois.

Mais on a l’impression que, de pulsion créatrice, l’endroit devient vite un prétexte à revisiter des obsessions propres à l’auteur, de la vengeance à la résilience, des familles tissées de mensonges au temps perdu qu’on voudrait rattraper. Sans doute un effet de l’urgence, pour celui qui a l’habitude de laisser mûrir ses œuvres sur plusieurs années, Mouawad en revient à labourer ses terres avec la même passion, le même dévouement pour délier les nœuds qui nous unissent les uns aux autres, mais avec moins de finition dans la construction dramatique. Il faut dire que le portrait de famille n’est qu’à moitié convaincant, peut-être en raison d’une distribution qui, malgré son visible talent, n’apparaît pas au même diapason, ou bien encore de la nature expéditive avec laquelle ils s’attellent à leur « mission », à leur quête. De même, des prémisses au fort potentiel sont faiblement exploitées, dont le peuple des rats en proie à une étrange révolte.

Nous sommes toutefois dans l’univers de Wajdi Mouawad, riche de référents universels, d’images qui remuent les sens, d’un lyrisme capable de transcender l’expérience théâtrale. Et le metteur en scène adopte ici l’épure préconisée par l’auteur, multipliant les fondus au noir et les silences à partager. La tour de Babel qu’il dresse ici est d’ailleurs en plusieurs points fascinante, même si elle impose un rythme saccadé, et les interprètes (en tous genres) en sont des porte-étendards impressionnants, à commencer par Marie-Josée Bastien, au centre de l’histoire – et de notre attention, tant elle investit son personnage de ses mains-locomotives et de son regard de brasier. L’art de la communication en est quitte pour une profonde et intense refonte.

Si ce Temps ne le traversera pas de façon aussi incandescente que les pièces qui l’ont précédé, il n’en demeure pas moins que Mouawad pose une autre pierre à son œuvre aussi cohérente qu’humaine, et dont nous ne sommes pas près d’assister à la chute du mur.

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TEMPS. Une création du Théâtre du Trident et du Théâtre d’Aujourd’hui, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad. Assistance à la mise en scène : Alain Roy. Conseil artistique : François Ismert. Dramaturgie : Charlotte Farcet. Scénographie : Emmanuel Clolus. Lumières : Éric Champoux. Costumes : Isabelle Larivière. Musique : Michael Jon Fink. Son : Jean-Sébastien Côté. Maquillages : Angelo Barsetti. Avec : Marie-Josée Bastien, Jean-Jacqui Boutet, Véronique Côté, Gérald Gagnon, Linda Laplante, Anne-Marie Olivier, Valeriy Pankov et Isabelle Roy.

Présenté en création à la Schaubühne Berlin, puis au Théâtre du Trident et au Centre national des Arts, et enfin au Théâtre d’Aujourd’hui du 19 avril au 14 mai et en supplémentaires jusqu’au 21 mai 2011. Pour plus d’infos, voir www.theatredaujourdui.qc.ca

Crédit photo : Marie-Thérèse Fortin

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