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Jouliks, ou la langue des doux voyous

Par • 30 mars 2007 à 1:36

Il y aura déluge puis accalmie. Il y aura orage puis éclaircie. Mais avant, il y aura eu retrouvailles manquées et fugue dans la nuit, tableaux de yeux d’enfant et cinéma sans bruit. Dans un coin reculé d’une campagne évoquant les Prairies canadiennes ou les plaines européennes, Véra et Zak ont établi leur brûlant nid d’amour. La première s’y consume trop souvent en l’absence du second, homme né sur les routes et qui y mourra sans doute. Leur Petite adorée, sept ans d’innocence et de lucidité, les voit comme un puissant exemple de passion qui voyage mais jamais ne s’éteint. C’est cette Petite qui raconte leur histoire bouleversée par la venue de la Mé et du Papé, les parents de Véra, qu’un monde de conventions sépare de leur réalité depuis des années.

 

Créée au Théâtre d’Aujourd’hui au printemps 2005, Jouliks pourrait se situer, pour faire image, à mi-chemin entre Les Apatrides et Les Bons Débarras. De la pièce acrobatique du Théâtre I.N.K., on retrouve le rapport de l’auteure-comédienne qui propose le regard d’une fillette s’étonnant des faux-fuyants d’adulte. Dans ce rôle (d’âge) ingrat, Marie-Christine Lê-Huu s’approprie ses mots d’esprit (incluant les inventions de langage) avec une sensibilité sans fausse retenue, comme quoi elle arrive à incarner le sans-gêne de l’enfance en se tenant loin de la caricature. Aussi, du film de Francis Mankiewicz, scénarisé par le non moins talentueux Réjean Ducharme, on reconnaît la forte filiation mère-fille – ici dédoublée – et le langage truculent d’une poésie arrache-cœur qui coule de source. Mais au-delà des comparaisons réductrices, Lê-Huu a inventé un univers qui, empruntant à la fois aux teintes des paysages naturels et affectifs, se permet plusieurs belles libertés, qu’elles soient narratives (flash-back et autres procédés), dramatiques (l’humour parsemé ici et là, de façon à donner l’illusion qu’il est à rebrousse-poil) ou spatio-temporelles. Sur ce dernier point, la scénographie de Jean Bard et les éclairages signés Étienne Boucher s’occupent de clarifier avec des couleurs chaudes les limites de l’espace-temps.

 

Dans une mise en scène épurée, Robert Bellefeuille a misé sur la libre circulation des sentiments, de sorte que ce qui, sur papier, pouvait avoir des accents mélodramatiques revêt plutôt des habits dépouillés de tout artifice. Même si elles se parlent à demi-mot, la relation entre Véra et la Mé nous apparaît aussi claire que déchirante, elles qui ne savent plus comment s’aimer, comment concéder qu’elles se doivent beaucoup et qu’elles ne se doivent peut-être plus rien du tout. Reconnu par un Masque de l’interprétation féminine dans un rôle de soutien, le jeu de Catherine Bégin est une porte grande ouverte sur la blessure qui dort, les yeux mi-clos. Sa tendresse maladroite qu’elle maquille de ses remontrances, bref tout ce qu’elle cache, nous est montrée, à nous spectateurs, avec la précision d’un microscope, preuve bien visible d’une expérience qui se nourrit du feu sacré, et au diable le cliché ! En remplacement de Suzanne Clément, occupée à tourner la nouvelle saison des Hauts et des bas de Sophie Paquin, Annick Lemay donne un visage plus attristé à Véra, sans pour autant la déshumaniser dans sa quête d’indépendance. Le reste de la distribution, tout masculin qu’il est, prend plaisir à bonifier sa présence moins bavarde d’une tranquille impétuosité.

 

En bout de course, Jouliks a énormément à offrir. Une âme, une langue et quelque pluie rédemptrice. Si « jouliks » signifie « voyous » dans la langue de Zak, ces jouliks-ci en sont quitte pour reprendre la route. La tête haute et le cœur moins lourd.

 

****½

 

JOULIKS

Une production du Théâtre d’Aujourd’hui, texte de Marie-Christine Lê-Huu, mise en scène de Robert Bellefeuille, assisté de Diane Fortin. Distribution : Marie-Christine Lê-Huu, Anick Lemay, Catherine Bégin, Patrick Goyette, Aubert Pallascio et Vincent Leclerc. Scénographie et accessoires : Jean Bard. Éclairages : Étienne Boucher. Musique originale : Louise Beaudoin. Costumes : Sarah Balleux.

 

N.D.L.R. : Reste une dizaine de représentations à la tournée. Voir l’horaire à la fin de l’entrevue que nous a précédemment accordée la comédienne Catherine Bégin.

 

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