Grandeur et misères du travailleur culturel
Par Collaboration spéciale • 22 déc, 2007 • Catégorie: Non classéLe travailleur culturel est une espèce encore mal connue du tout-venant. C’est normal. Aucune association, aucun regroupement ni syndicat ne représente cette catégorie de personnel. Travailleur de l’ombre, il gère, administre, promotionne, programme, soutient, défend, développe les œuvres immortelles conçues par des artistes. Serait-il prétentieux de dire que sans lui pas de spectacle ? Parfois son nom apparaît en tout petit dans le programme, mais ce n’est pas obligatoire.
Bien que spécialisé dans son domaine, le travailleur culturel est forcément polyvalent et ne doit pas craindre de mettre la main à la pâte. Passer la mope, faire la vaisselle, servir le café, décharger un camion, licher des enveloppes, compter les bouteilles de bière et réparer le photocopieur sont parmi ses fonctions connexes mais néanmoins essentielles. Le travailleur culturel travaille par passion, parce que l’art, il aime ça, il en bouffe tous les jours, de l’art ! Et du cochon aussi.
Ah bon. Et pourtant, ça ne mange pas grand-chose en hiver, un travailleur culturel. Il n’est pas rare de croiser des spécimens tout à fait méritants, largement diplômés en administration, en gestion d’entreprises culturelles, en communication ou autre discipline pertinente, cumulant des années d’expérience et payés comme des débutants. Un programmateur de festival, par exemple, peut faire un gros 30 000 par année ! Sans aucune assurance évidemment. Ils aiment ça, me direz-vous. Mais l’amour n’excuse pas tout.
Malheureux qui comme Icare s’est brûlé les ailes…
Le travailleur culturel est appelé à fréquenter les rois de la jungle des arts. Chanceux, direz-vous ! Ainsi l’humble vermisseau s’approche de la Lumière. Magnifiques créateurs, démiurges géniaux, artistes visionnaires, fédérateurs, engagés, directeurs d’institutions culturelles, de festivals internationaux, des gens bien sous tout rapport, prêts à dégainer leur discours humaniste, voire humanitaire dès qu’on leur tend un micro.
Alors, pourquoi certains de ces ex-futurs garants de notre patrimoine artistique (l’emploi du masculin n’élimine pas l’élément féminin de cette catégorie, hélas) font régner dans leur sillage un climat de république bananière ? Egos surdimensionnés, gourous artistiques, vils chorégraphes d’une valse en tout temps de remontrances et d’humiliations, de réflexions désobligeantes et de reproches larvés. Vous connaissez le vieil adage : quand la salle est pleine c’est que le spectacle est bon, quand la salle est vide c’est la relationniste qui est mauvaise.
Pour ce joyeux Noël, six personnes de mes ami-es ou connaissances professionnelles, tous travailleurs culturels, seront au chômage, démissionnés ou injustement renvoyés (aux limites du burn out parfois), pour d’obscures raisons plus ou moins calamiteuses regroupées sous l’euphémisme : « incompatibilité d’humeur ». Et comme le milieu culturel est tout petit, ils n’osent et ne peuvent rien faire, ni plainte ni recours ni procès, non pas par manque de courage, mais par lucidité professionnelle, par peur d’être « grillé » et de ne plus jamais travailler. À l’instar de tout bon matériau, le travailleur culturel se doit d’être recyclable.
Il y a quelques années (siècles ?), on appelait ça de l’exploitation. Maintenant on ne l’appelle plus. On subit et on ferme sa gueule. Les travailleurs culturels sont taillables et corvéables à merci, comme au Moyen-Âge.
Ne tirez pas sur l’ambulance, c’est une espèce en voie d’épuisement. Les étudiants sortant des hautes écoles auront-ils envie d’administrer, en dessous du seuil de pauvreté, trois ou quatre organismes pour survivre décemment ? De travailler le soir, le samedi et le dimanche pour s’acquitter de peine et de misère du loyer d’un miteux trois et demi? Trop de travail trop mal payé éloigne une potentielle relève plus sûrement qu’une odeur de mouffette.
Pire, c’est une espèce en voie d’extinction. Piétinée par l’arrogance de patrons-vedettes qui n’hésitent pas à mettre à la rue des travailleurs compétents et motivés pour incompatibilité d’humeur. Comme s’il n’y avait pas (plus ?) d’espace pour la parole. Au dialogue entre gens de bonne intelligence, on préfère les querelles intestines, le sale dénigrement, le harcèlement déguisé. De la part d’artistes et de personnalités qui se veulent éclairés, c’est inquiétant.
Tant pis pour ceux qui se sentiraient visés. Dommage qu’ils soient si nombreux. Pour reprendre les propos d’un directeur technique, vingt ans de pratique : « à Montréal, c’est plus rapide de faire la liste de ceux avec qui on peut travailler que ceux avec qui il ne FAUT pas »…
Et comme disait ma grand-mère, sage femme : « étonnez-vous après ça qu’il y ait des guerres de par le monde ! ».
Michelle Chanonat
Travailleuse culturelle
m.chanonat@gmail.com
Collaboration spéciale
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Bonjour Mme Chanonat, je lis votre texte sans vraiment être surprise. Le monde artistique a d’éphémère tout ce qu’il contient. Les gens d’avant scène sont si connus que le retour du balancier fait que l’arrière scène est un grand mystère pour le plus commun d’entre nous. Je vous comprends d’élaborer votre frustration ici mais je serais intéressée à connaître votre métier et à ce qu’il implique. Vous avez surement de grandes qualités et talents que vous pourriez partagez avec nous afin que nous puissions mieux comprendre mieux les tourments que vous vivez. Faîtes-nous part de ce que vous faites ou pouvez faire comme travail, parlez-nous de vos employeurs et de vos tâches afin que nous soyions en mesure de comprendre réellement cet injuste monde que vous semblez nous décrire. Soit-dit en passant, votre verbe me touche de là l’élan de mon commentaire. J’apprends moi même à frôler parfois ce monde artistique et j’ai qu’une petite idée de la frustration associée au fait de ne pas être reconnu à sa juste valeur mais sachez qu’il en est de même dans mon réel métier et qu’il en est tout autant dans la majorité des professions. J’irais même jusqu’à dire que les vedettes de l’art sont probablement les seuls gens à être en avant, devant tous, et ce n’est pas nécessairement parce qu’ils ont tous les talents comme leurs collègues invisibles et polyvalents mais simplement parce que nous les mettons sur un pied d’estal, nous les rendons vedettes. Dommage donc que vous souffriez de l’ingratitude du public, bien qu’indirectement. Profitez des tribunes pour nous faire découvrir les usages de vos uniques talents et ainsi peut-être permettre aux gens de s’ouvrir à vous et de pouvoir vous offrir la place qui vous revient. Merci pour ce texte très touchant.
Je parlais justement du mauvais état (sur le plan du financement) du milieu culturel avec un ami cette semaine. L’été 2006, je travaillais pour un organisme qui avait pour but de faire la promotion de la culture au Saguenay. Payé au salaire minimum, dans un milieu où la passion et la compétence est requise, c’est un peu décourageant. Il y en a de la job dans le milieu, mais les coffres ne s’ouvrent jamais pour aller chercher employés qualifiés. On se retrouve alors avec une horde de bénévoles et/ou d’employés qualifiés sous-payés qui finissent par trouver quelque chose de plus rentable dans un autre domaine. Et pendant ce temps, la culture crève de faim à grands coups de “pas n’cenne”… Ce qui est dommage c’est que ça ne semble pas faire beaucoup de vagues au sein de la population. C’est ce que j’apprécie de votre texte Mme Chanonat, vous tentez de vous faire entendre!