La hantise du réseau…
Article publié le 15 octobre 2007 à
9:27 par
Ayavi Lake
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Comment se faire un réseau quand on débarque dans un pays quasiment inconnu, à la période la moins appropriée pour se faire des amis : l’hiver ? Laissez- moi vous dire que sans ma belle amie Roxane et ses amis à elle, j’aurais bien peiné à « m’intégrer » à Montréal. Et les agents de l’immigration avaient beau répéter aux dizaines de migrants inscrits aux ateliers de recherche d’emploi : « Sortez, ne soyez pas timides. Construisez votre réseau pour trouver un emploi », chacun d’entre nous repartait voûté sous les flocons de neige, retrouver sa rame de métro et son chez lui chauffé.
Imaginez mon désarroi à mon arrivée à Jonquière, en plein mois de mars, alors que la neige noirâtre cachait encore les trottoirs, que le verglas me ferait encore tomber une dizaine de fois et que les gens, encore frileux, étaient peu portés aux activités sociales. Imaginez mon désarroi. Je les entendais encore asséner leur sempiternel « Faites votre réseau, sortez ! » à Montréal.
Oui, quel plaisir ce serait de se construire un réseau dans une ville où je ne connaissais personne, où j’expérimentais le froid véritable pour la première fois, où je n’avais jamais mis les pieds. Aujourd’hui, je suis rendue à me demander comment je vais faire pour inviter tous mes amis au souper africain que je veux organiser, je suis rendue à crouler sous les coats, les tuques, les moufles et les couvertes que Lyne, avec tant d’affection, m’a données en prévision des hivers longs et chauds. Et surtout, je suis rendue à faire visiter Jonquière à des amis québécois originaires de Chaudières Appalaches.
Il faut, je crois, que j’explique à Roxane et à tous ceux qui n’arrivent plus à me rejoindre ce que je fais de mes fins de semaine, par exemple. Résisteriez-vous à un déjeuner savoureux composé de pain ménage brun, d’œufs miroirs et de réchaud de café, sans oublier le fromage cottage (que je commence à aimer) et le mini muffin en compagnie de Lyne de Kénogami et de Marie de Jonquière ? Puis, auriez-vous la force de quitter ces dames au lieu de les suivre au marché aux puces de Chicoutimi ou à la maison de quartier de Jonquière et de revoir avec émotion les Balzac, les Mauriac, les Bazin, les Han Suyin, les Maupassant, les Barthes, les Beaumarchais, de Banville, Gauthier, Hemingway qui bercèrent votre enfance et votre adolescence ? Laisseriez- vous les rares André Brink que vous trouvez somnoler au milieu d’une fine poussière ? Seriez-vous assez fort pour ne pas capoter dans l’atelier d’Esther Jones, à Chicoutimi, devant ces personnages en papier, ces sirènes, ces princesses, ces belugas et ces papillons. Esther Jones, quand on le lui demande, dit qu’elle ne fait ni de l’origami, ni du kirigami, mais de l’art de Kénogami, un mélange original et unique de pliage et de découpage de papier qui séduit les flots et les parents. L’atelier d’Esther Jones est inscrit dans le circuit « la route des artisans » qui permet de découvrir et redécouvrir le savoir faire des artisans du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Alors, y résisteriez-vous ?
Refuseriez-vous de partager, dans une ambiance québéco-guinéenne, avec Lyne, une délicieuse sauce à l’huile de palme dans l’appartement d’un Guinéen arrivé il y a trente ans dans cette belle région ? Préféreriez-vous vous encabaner au lieu d’écouter les histoires merveilleuses de ce monsieur guinéen qui s’en va enseigner les mathématiques dans le Grand Nord, dans le Québec profond. Refuseriez-vous de siroter un jus de mangue en watchant avec nostalgie une vidéo du groupe Africando un des plus grands groupe d’Afro salsa du monde, de revoir Yonas Pedro et ses pas de danse inoubliables, d’entendre Sékouba Bambino susurrer ses mots d’amour en malinké (langue parlée dans une bonne partie de l’Afrique de l’ouest). Résisteriez vous à l’envie de faire découvrir à Lyne de Kénogami la salsa afro cubaine, de lui expliquer l’origine africaine de la salsa et de faire quelques pas avec elle en lui marchant sur les orteils ? Pas pantoute.
Voilà donc comment je passe mes fins de semaine, à Jonquière, lorsque je ne suis pas aux festivals, au salon du livre, aux soupers, aux dîners ou au bord de la rivière aux sables. Mais j’avoue que le vent fret (pas froid, mais fret, vraiment) commence à me chasser de cette rivière qui était devenue la compagne de mes jours nostalgiques. Dans ces temps-là, je plonge dans un des livres québécois de Marie de Jonquière et je retrouve la femme d’à côté de Michel Tremblay qui est enceinte, ou le Ratablavasky d’Yves Beauchemin.
Et quand vraiment, vraiment me manquent mon chum, Laura, Louise, Mam, Marcelle, papa, maman, frérot et tous les autres, je me mets un petit Ismaël Lo, un petit Gilles Vigneault et je m’endors.

